Jean GIONO ( 1895 - 1970 )
Ecrivain français qui vécut toute sa vie à Manosque
dans les Alpes de Haute Provence - Membre de l'Académie Goncourt,
il a écrit de très nombreux ouvrages.
C'est avec l'aimable autorisation de Sylvie Giono, sa fille, et des Editions
Gallimard, que nous vous proposons cet extrait de ''Manosque des plateaux
'' qu'il écrivit en 1930.
'' Tu vois cette vallée d'Asse, eh bien! je vais
te dire, c'est le soleil qui l'a faite.
Il me regarde. Il a vu mes yeux neufs, il est rassuré.
- Oui, il continue, c'est le soleil qui l'a faite. On sait jamais le poids
d'un rais de soleil. Tous les matins - je parle de dans le temps - tous
les matins le soleil sortait. En face de lui il y avait le plateau. Tous
les matins, le soleil jetait là - dessus son premier rayon. Ca n'était
pas de méchanceté ; c'était pour jouer. Tu n'as jamais
vu ce premier rayon, si ? Eh bien ! alors tu sauras si ce que je dis est
vrai. On l'attend, on le prévoit ; il monte. On dit : le voilà.
Il est parti, il a tapé quelque part. Généralement,
après on regarde le reste du lever du soleil. Mais si on guette ce
que j'ai guetté, on ferme tout de suite les yeux et on écoute.
Alors, on entend une chose sourde qui roule comme une source de tombereau
et c'est le bruit du rayon qui a frappé sur la terre, ou bien une
esclapade d'eau, et c'est qu'il est tombé dans quelque mer, ou bien
alors un sifflement long, long, long, et qui s'éloigne, et c'est
que le rayon a frappé en plein ciel. Là, alors d'habitude,
ça a fait un trou et on peut s'attendre à du vent dans l'après
- midi. Donc, c'est pour te dire la force de ce premier rayon.
Ce premier rayon tapait toujours dans le plateau qui tremblait mais restait
solide parce que c'était un bon plateau de main de maître.
Seulement, le soleil, c'est tous les jours, et toujours la même force,
alors, petit à petit, ça a fendu les os au fond de la chair
de terre, et, lentement, le val s'est creusé à coups de rayons
de soleil. Quand ça a été percé, l'Asse, là
- haut, s'est décidée : elle a lâché ses glaces
et elle est déscendue. Puisqu'il ya un chemin, tant vaut qu'on en
profite, elle a dit. ''
Jean Giono - Manosque des plateaux